Journée de présentation de l’Observatoire Espagnol du Cannabis Médical à Madrid

Ce mardi 20 septembre 2016, une partie de l’équipe d’Alchimia a pu se rendre à Madrid afin d’assister aux conférences de la journée de présentation de l’Observatoire Espagnol du Cannabis Médical (OECM).

L’événement fut un véritable succès, avec environ 300 professionnels de la santé, chercheurs, patients et acteurs du monde cannabique qui se sont réunis au Caixaforum pour débattre autour de l’utilisation thérapeutique des cannabinoïdes. Parmi les différents sponsors se trouvaient notamment la Fondation Canna, la banque de graines Dinafem, l’entreprise Endoca, et la Fondation Alchimia Solidaria.

Conférenciers de cette superbe journée (source : OECM)

Conférenciers de cette superbe journée (source : OECM)

Présentation du Cannabis médicinal

Pour commencer la journée, la Présidente de l’OECM Carola Pérez a d’abord rapidement présenté les objectifs et les différents membres de l’observatoire. Créé en Octobre 2015, celui-ci réunit les meilleurs experts du cannabis médicinal en Espagne, parmi les médecins, chercheurs et associations de patients, afin d’obtenir :

  • la traçabilité et la standardisation des produits dérivés du cannabis utilisés à des fins thérapeutiques
  • des études et recherches scientifiques complètes sur le cannabis et les médicaments qui en sont dérivés
  • des informations véridiques et contrastées sur le cannabis médicinal
  • la régulation législative de l’usage médical du cannabis

La première conférence fut celle du Professeur Manuel Guzmán de l’Université Complutense (Madrid), reconnu pour être à la pointe de la recherche concernant l’utilisation des cannabinoïdes contre le cancer. Le Pr Guzmán a résumé le potentiel thérapeutique du cannabis, en expliquant notamment le rôle du système endocannabinoïde et l’action des principaux cannabinoïdes tels que le THC et le CBD sur les différents récepteurs du corps humain.

Après avoir présenté les principales propriétés médicales des cannabinoïdes, le Pr Guzmán est revenu sur leurs effets secondaires qu’il estime « parfaitement tolérables », avant de s’exprimer plus en détail sur les relations entre ces molécules et les médicaments actuellement utilisés, rappelant au passage que le cannabis n’est bien sûr pas non plus la panacée. Il a ensuite répondu aux questions du public, qui se portaient notamment sur les cannabinoïdes de synthèse, et sur la décarboxylation du THC et du CBD sous leur forme active.

Nous avons ensuite pu écouter le Professeur Raphael Mechoulam, venu tout spécialement d’Israël pour l’occasion. Ce célèbre chercheur est connu notamment pour avoir identifié et isolé le THC en 1964, et pour avoir ensuite consacré toute sa carrière sur le système endocannabinoïde et les différentes molécules qui y sont reliées.

Le Pr Mechoulam a parlé du passé, du présent mais aussi du futur du cannabis médicinal, en présentant notamment les derniers composants testés actuellement dans son laboratoire. Il s’interroge toutefois sur le manque d’études cliniques réalisées avec ces cannabinoïdes, qu’il s’agisse de composants extraits de la plante de cannabis, ou de ceux naturellement présents dans le corps humain, tels que l’anandamide.

Modèles de Régulation du Cannabis thérapeutique

Pour entamer cette partie plus axée sur les différentes possibilités de distribution de cannabis médical aux patients, José Carlos Bouso le directeur des projets scientifiques de la fondation ICEERS a commencé par présenter rapidement la situation législative actuelle. Il a précisé que la Convention de l’ONU sur les stupéfiants de 1961, qui appuie lourdement la prohibition de ceux-ci, dont le cannabis et ses dérivés, garantit cependant que leur usage reste autorisé pour des fins thérapeutiques.

Plus récemment, la loi espagnole sur les garanties et l’usage rationnel des médicaments et produits sanitaires, modifiée en Juillet 2015, établit que « pourront être vendues librement au public les plantes traditionnellement considérées comme étant médicinales » (article 51-3), ce qui est le cas du cannabis depuis des milliers d’années.

Il a également rappelé qu’en Espagne, la culture de cannabis n’est pas sanctionnée tant qu’il s’agit de consommation personnelle et que les plantes ne sont pas visibles du public.

Nous avons ensuite pu écouter le Docteur José Martinez Orgado, responsable du service de Néonatologie de l’Hopital Universitaire San Carlos, qui mène depuis bientôt 10 ans des recherches sur l’utilisation du Cannabidiol (CBD) sur les nouveau-nés atteints d’asphyxie néonatale (encéphalopathie hypoxique-ischémique). Cette complication  touche environ 0,5% des accouchements et peut provoquer de graves séquelles neurologiques, ou même la mort du nourrisson.

Pour le moment, la seule solution proposée est de placer le bébé en hypothermie (descendre sa température corporelle en le plaçant dans un caisson spécial), avec des résultats limités qui pourraient être grandement améliorés par l’ajout d’une faible dose de CBD. D’après les résultats des études précliniques, cette efficacité du Cannabidiol CBD serait observée en l’administrant jusqu’à 18h après l’asphyxie périnatale.

Le Dr Orgado a expliqué les différentes étapes pour qu’un médicament soit autorisé sur le marché européen ou américain, selon les modèles approuvés par les agences de régulation correspondantes (EMA et FDA). Ces modèles posent différents problèmes, les principaux étant de nécessiter énormément de temps et d’argent. Entre l’idée de départ et sa validation en fin d’essai de phase 4, il  peut se passer facilement plus d’une dizaine d’années, un délai que la plupart des patients ne peuvent patienter.

Créer un nouveau médicament est un processus aussi long que coûteux

Créer un nouveau médicament est un processus aussi long que coûteux

Le financement pose un autre problème de taille : il est relativement facile pour un chercheur ou un laboratoire indépendant d’avoir une idée et de tester celle-ci dans des études précliniques, tout d’abord dans des tubes à essai, puis sur au moins trois différentes espèces animales (dont une ne doit pas être un rongeur), afin de préparer un dossier complet à présenter aux autorités de régulation. Mais c’est alors que tout se complique : dans le cas où cette lourde étape administrative est acceptée, commencent ensuite les essais cliniques sur les humains, en différentes phases qui demandent de plus en plus de ressources financières.

Le laboratoire qui a mené toutes les études précliniques autour de son idée de départ doit alors rechercher un promoteur financier, qui se retrouve être dans la grande majorité des cas un des acteurs de l’industrie pharmaceutique. Bien sûr, si au final les essais se montrent concluants, c’est le promoteur qui récupérera tous les bénéfices du médicament lorsqu’il sera enfin disponible sur le marché.

Nous avons ensuite pu écouter Mara Gordon, spécialiste du cannabis thérapeutique en Californie, qui fut le premier État à l’autoriser en 1996. Son expérience sur le terrain lui permet de délivrer de nombreux conseils sur la meilleure façon de distribuer le cannabis aux patients, et de comparer les différents modèles de régulation mis en place aux États-Unis.

Au niveau médical elle déconseille par exemple de suivre l’exemple actuel du Colorado, où les taux de cannabinoïdes du cannabis thérapeutique proposé dans les dispensaires ne sont pas analysés, contrairement au cannabis récréatif, sous prétexte que ce dernier est davantage soumis aux taxes. Mara Gordon est également la fondatrice d’Aunt Zelda’s et de Zelda Therapeutics, deux compagnies qui réunissent différents experts afin d’étudier l’efficacité des préparations médicales à base de cannabis.

Association de parents d’enfants épileptiques traités avec du cannabis

Ateliers d'autoproduction de cannabis pour les parents d'enfants épileptiques

Ateliers d’autoproduction de cannabis pour les parents d’enfants épileptiques

La matinée s’est terminée en beauté par l’intervention d’Ana María Gazmuri, fondatrice de la Fondation Daya qui avait réalisé l’année passée la toute première culture de cannabis thérapeutique légale au Chili. Partant du constat que les enfants épileptiques ne peuvent pas attendre plusieurs années pour essayer un traitement à base de cannabis, Ana Maria a réuni les familles de ces enfants pour leur apprendre à cultiver du cannabis et à transformer celui-ci en huile riche en cannabinoïdes.

Ateliers de préparations thérapeutiques à base de cannabis

Ateliers de préparations thérapeutiques à base de cannabis

Faisant preuve d’une impressionnante énergie, Ana Maria multiplie les rencontres avec les familles et associations de patients mais aussi avec les politiques, les médias, les représentants de la police et de la justice, que ce soit au Chili ou dans les autres pays d’Amérique du Sud, lorsqu’elle n’est pas en conférence ailleurs dans le monde. Véritable exemple à suivre, Ana Maria reçut de longs applaudissements bien mérités de la part du public.

Enfants épileptiques traités avec du Cannabis

Enfants épileptiques traités avec du Cannabis

Rencontres entre patients du cannabis médical

  • Épilepsie

Après la pause repas, l’après-midi était consacrée aux rencontres entre patients, qui avaient ainsi l’opportunité d’apporter leur témoignage ou d’interroger chercheurs et médecins. Le premier thème abordé fut celui de l’épilepsie infantile, très émouvant, où l’on a pu écouter de nouveau le Dr Jose Martinez Orgado, accompagné par Paulina Bobadilla.

Dr Jose Martinez Orgado et Paulina Bobadilla

Dr Jose Martinez Orgado et Paulina Bobadilla

Cette maman chilienne qui soigne sa fille épileptique avec de l’huile de cannabis, a fondé l’association Mamá Cultiva, rattachée à la Fondation Daya d’Ana Maria Gazmuri. Elle a ainsi pu nous apporter son témoignage passionnant sur la découverte de ce traitement naturel qui a su changer la vie de sa fille.

  • Cancer

Le thème abordé ensuite fut celui du cancer, avec Cristina Sánchez et Guillermo Velasco, deux importants chercheurs qui étudient l’action des cannabinoïdes contre le cancer aux cotés de Manuel Guzmán à l’Université Complutense de Madrid. Cristina nous a lu le témoignage émouvant d’une patiente qui n’avait hélas pas pu se déplacer, avant de laisser place aux questions du public.

Cristina Sánchez, Guillermo Velasco et Manuel Guzmán

Cristina Sánchez, Guillermo Velasco et Manuel Guzmán

À ce sujet, et malgré qu’il fut demandé de poser des questions courtes et pouvant être utilisées par le plus grand nombre, il fut difficile pour certains patients de ne pas développer longuement leur cas personnel, ce qui est cependant compréhensible au vu de l’urgence de leur situation. Il faut rappeler qu’il n’existe encore à l’heure actuelle aucune étude clinique réalisée sur des humains pour vérifier les propriétés anti-tumorales des cannabinoïdes observées lors des études précliniques sur les animaux de laboratoire, et que l’on ne connaît donc pas encore ni les dosages, ni les types de cannabinoïdes, ni les cycles de traitement à suivre chez ces patients.

  • Maladies digestives inflammatoires

Le thème abordé par la suite fut celui des maladies digestives inflammatoires, telles que la colite ulcéreuse ou la maladie de Crohn, avec le Docteur Ekaitz Agirregoitia. Après avoir nous avoir lu le témoignage intéressant d’un patient qui utilise le cannabis pour se soigner, il a surpris l’assemblée en témoignant de son propre cas. Les produits standardisés en cannabinoïdes n’étant pas disponibles sur le marché, Ekaitz fut obligé comme de nombreux autres patients de multiplier les essais avec différentes sources et variétés de cannabis.

Dr Ekaitz Agirregoitia

Dr Ekaitz Agirregoitia

Il a d’ailleurs insisté sur l’importance pour chaque patient d’enregistrer dans un fichier Excel toutes les données quotidiennes liées à l’utilisation de cannabis thérapeutique, afin de pouvoir les étudier et d’identifier les formes et dosages les plus efficaces. Un chercheur parmi l’assistance en a profité pour ajouter qu’il existe maintenant de nombreuses applications pour smartphone permettant d’enregistrer chaque jour de nombreuses données médicales, pour ceux qui ne sont pas à l’aise avec le tableur informatique.

  • Douleur

Nous avons ensuite pu retrouver le Dr Mariano García de Palau, le médecin qui répond aux consultations médicales en Français sur le site Alchimia, accompagné de Carola Pérez, pour débattre sur le thème du cannabis contre la douleur.

Carola nous a tout d’abord raconté sa propre expérience, souffrant depuis l’âge de 11 ans suite à une lourde chute en patinage qui lui a coûté de nombreuses années entre hôpital et rééducation, et le retrait du coccyx à ses 18 ans. Elle doit depuis supporter de fortes douleurs continues, qu’elle a d’abord tenté de soulager avec les médicaments classiques, allant jusqu’à consommer 17 pastilles par jour, aux effets secondaires désastreux.

Cette courageuse jeune femme mène désormais le mouvement du cannabis médical en Espagne, avec une énergie impressionnante accompagnée d’une incroyable efficacité pour aider un maximum de patients de la meilleure façon possible.

Dr García de Palau et Carola Pérez

Dr García de Palau et Carola Pérez

Le Dr Garcia de Palau en a profité pour rappeler à tous que le THC est plus efficace pour traiter la douleur que le CBD, et que ces deux cannabinoïdes utilisés dans un ratio 1/1 produisent l’action analgésique la plus puissante. De nombreuses personnes pensent effectivement à tort que le THC est le cannabinoïde « récréatif » et que le CBD est le cannabinoïde « médical », alors que le THC possède également de nombreuses propriétés thérapeutiques, dans certains cas bien supérieures à celles du CBD. Le médecin a rappelé également que les effets secondaires du THC, qui se résument principalement à une forme d’euphorie ou à un certain bien-être, sont appréciés par une bonne partie des patients.

  • Maladies neurodégénératives

Enfin, le dernier thème abordé fut celui des maladies neurodégénératives, avec le Dr Javier Pedraza, médecin de famille et expert médical de la revue Cañamo, et le Dr Joan Pares, ce dernier assurant la réponses aux consultations médicales en Espagnol sur le site Alchimia. Ils étaient accompagnés par Noelia, une patiente atteint de sclérose en plaques, qui a pu nous délivrer son impressionnant témoignage, une fois encore très riche en émotions.

 Noelia, Dr Javier Pedraza, et Dr Joan Pares

Noelia, Dr Javier Pedraza, et Dr Joan Pares

Nous souhaitons féliciter et remercier chaleureusement Carola et toute l’équipe de l’Observatoire Espagnol du Cannabis Médical, sans oublier les conférenciers et tous les participants de cette superbe journée qui s’est déroulée dans une excellente ambiance positive et constructive. Il ne manque plus que la volonté politique nécessaire pour aider les patients à accéder au cannabis médical de manière fiable et sécurisée. Carola rappelle d’ailleurs que l’OECM n’existe que pour compenser ce qui devrait être mis en place par l’État, et qu’il est donc voué à disparaître lorsque les pouvoirs publics assumeront leur rôle.

Aux côtés de Raphael Mechoulam

Aux côtés de Raphael Mechoulam

Conférenciers pendant la pause repas

Conférenciers pendant la pause repas

Alchimia Solidaria, un des sponsors de l'événement

Alchimia Solidaria, un des sponsors de l’événement

18 octobre 2016 | Cannabis thérapeutique
2 commentaires


2 comments on “Journée de présentation de l’Observatoire Espagnol du Cannabis Médical à Madrid

  1. Quemar

    Bonjour,
    Pour moi seul les dosages (THC:CBD) 1:2==> Médical et 2:1==> Récréatif
    sont valables dumoins c’est mon avis et le ressentis de tous mes amis consommateurs.
    Pouvez vous me conseiller quelques ou une ou deux valeurs sures au Niveau proportions?

    Cdlt;
    Quemar.

    1. Marcel Auteur

      Bonjour, ce n’est hélas pas si simple car tout dépend du patient et de la pathologie à traiter. Pour soulager la douleur par exemple, une variété avec un ratio THC:CBD autour de 2:1 sera bien souvent plus efficace qu’une variété avec un ratio THC:CBD autour de 1:2. Mais le dosage du THC est souvent limité par ses effets psychoactifs, contrairement au CBD. Les consommateurs récréatifs recherchent principalement le THC, mais au niveau thérapeutique cela varie beaucoup d’un patient à un autre. Il ne faut pas oublier non plus les autres cannabinoïdes (CBC, CBG, THCV..) ainsi que les terpènes, qui possèdent également des propriétés thérapeutiques tout en étant capables de moduler l’effet du THC.

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